jueves, 30 de diciembre de 2010

Pascal Eugène BERGEYRE LAGRANGE

Pascal Eugène BERGEYRE LAGRANGE
(1829-1880)

L’Aventure Mexicaine du Premier Médecin Vétérinaire Militaire au Mexique

Miguel A. Márquez

Faculté de Médecine Vétérinaire et Zootechnie
Université Nationale Autonome de Mexico


L’Histoire n’oublie jamais le premier

Il revient au scientifique français Eugène Bergeyre, l’honneur d’avoir été le premier vétérinaire à exercer au Mexique la médecine vétérinaire en tant que discipline scientifique.

Des données contradictoires coexistent à propos de la fascinante vie de ce singulier et distingué professionnel de la médecine animale. Données qui, dans le processus de recherche, lecture et investigation, donnaient l'impression par moments qu’elles seraient suffisantes pour écrire cette biographie et à d'autres moments de désespoir, laissaient à croire que l'information si difficilement obtenue sur ce personnage était insuffisante et que par conséquent, il serait difficile de pouvoir distinguer sa mémoire et son oeuvre dans les rayonnages poussiéreux de la scène historique du XIXe siècle.

Pascal Eugène Bergeyre Lagrange, naît le 23 mars 1829 dans la ville de Bayonne, capitale du Pays Basque français, située dans le Sud-Ouest de la France, tout près de la frontière avec l'Espagne dans ce qui est actuellement le Département des Pyrénées Atlantiques. Ses parents se nommaient monsieur Antoine Bergeyre et madame Jeanne-Etienette Lagrange. Il était le sixième enfant d’une fratrie de huit (cinq garçons trois filles). Son amour pour les chevaux, sa vocation à soulager les maux qui affligent les animaux domestiques et d’élevage et son intérêt à soigner les pathologies et les maladies infectieuses des animaux de la ferme, ont fait germer les gènes qu'il portait de ses ascendants. En effet, il descendait d'une longue lignée de maréchaux-ferrants qui prend sa source à Arthez-de-Béarn (Pyrénées Atlantiques) vers 1680 avec Daniel Bergeyre, alias Bascou, et qui continue avec Bernard Pascal Bergeyre, son grand-père paternel, qui a travaillé comme maréchal-ferrant, et Antoine, son père, qui déjà exerçait en tant que "artiste vétérinaire" dans la campagne bayonnaise. Sa mère, Jeanne Lagrange, était aussi la fille d'un commerçant de chevaux de Bayonne.

De plus, son grand frère, Jean Baptiste Prosper Bergeyre, s'est aussi avéré être un vétérinaire distingué, après avoir hérité la clinique et de la clientèle de son père à Bayonne. De cette façon, un trisaïeul, un grand-père, un père et un frère, ainsi que les vertes prairies qui couvrent ce confluent de la Nive et de l’Adour, ont dû marquer profondément et de manière indélébile l'esprit juvénile d'Eugène, et l'ont conduit à faire des études de médecine animale à L'École Nationale Vétérinaire de Toulouse dans le sud de la France.


Ses études de Médecine Vétérinaire

Pascal Eugène rentre le 16 octobre 1846 à L'École Vétérinaire de Toulouse, où il va passer ses quatre ans d'études. Il obtient son diplôme de Vétérinaire, après avoir fait la preuve de ses connaissances et de son habileté devant un jury de quatre professeurs qui déclare le 21 août 1850 :

« Le jury, après avoir interrogé M. Bergeyre (Pascal Eugène) sur toutes les différentes branches de la médecine vétérinaire des animaux domestiques et lui avoir fait pratiquer plusieurs opérations tant chirurgicales que pharmaceutiques, a reconnu qu’il était en état de remplir les fonctions de vétérinaire.

En foi de quoi il lui a été délivré le présent extrait, en vertu duquel M. Bergeyre (Pascal Eugène) est autorisé à exercer la médecine vétérinaire.

A l’École Vétérinaire de Toulouse, le 21 aout 1850 »










Dossier scolaire de l’élève Pascal Eugène Bergeyre Lagrange
Ecole Nationale Vétérinaire de Toulouse, France. 1850

Le jeune diplômé

Nous disposons de peu d'informations sur l'activité professionnelle du jeune Bergeyre comme vétérinaire récemment diplômé, entre les années 1850 et 1853. Nous savons seulement qu'il a été membre de la Société Agricole de la Charente Maritime où nous supposons qu’il a dû travailler comme vétérinaire de campagne, avant d'entreprendre un voyage vers l'Amérique.

Comme nous le voyons dans les documents édités ci-dessus, notre personnage obtient le diplôme qui lui permet d'exercer la profession de vétérinaire en France en 1850, à l'âge de 21 ans, quand Louis Napoléon Bonaparte gouvernait le pays en tant que premier et unique président de la Seconde République (1848-1851). Le futur Napoléon III, neveu du grand Napoléon I, s'apprêtait à donner le coup d'État qui fera de lui l'Empereur des Français en 1852, constituant ainsi le Second Empire qui durera jusqu'en 1870.

Pendant ce temps, dans le Mexique du milieu du XIXe siècle, le président en place était don José Joaquín Antonio Florencio de Herrera et Ricardos (1792-1854), militaire remarquable et homme politique mexicain qui occupa à trois reprises le poste de président du pays. Le pays se relevait avec d'énormes difficultés après l'injuste et traumatisante invasion nord-américaine qui, au travers du Traité de Guadalupe Hidalgo, l’avait dépossédé et amputé de plus de deux millions de kilomètres carrés dans le Nord de son territoire.

La lutte entre les libéraux et les conservateurs commençait à resurgir et à s'enflammer. Cependant, malgré tout, le Mexique était un pays dans lequel tout était à faire et qui offrait de grandes opportunités pour travailler et pour entreprendre n'importe quel type d'affaires et amasser de grandes fortunes.

C’est dans ce cadre d'évènements et de contexte politico-économique qui prévalait dans ce pays lointain et tourmenté appelé Mexique, que nous devons trouver ou supposer les raisons pour lesquelles Eugène Bergeyre, a pris la grave et difficile décision de tout laisser, sa famille et son pays, avec l’objectif de refaire sa vie dans un pays inconnu.


Pourquoi Eugène Bergeyre a-t-il émigré au Mexique?

Pour quels motifs a-t-il émigré? Quelles illusions ou bien quels manques l’ont-ils poussé à s’embarquer pour un pays si différent et étranger? Que cherchait-il? Est-ce l'esprit d'aventure? L'absence d'un avenir prometteur dans son pays natal? Le désir ou l'image d'un pays et une société où il pourrait faire une fortune rapidement?

Une des raisons principales et compréhensibles qui a poussé Eugène à s'établir au Mexique, aurait pu être que Victor, son frère cadet, avait émigré dans ce pays en 1848. Il habitait dans la capitale où il gagnait déjà sa vie comme "bourrelier" c'est-à-dire comme sellier, en fabriquant et en important des harnais et des selles pour monter à cheval. Cette activité sera poursuivie, toujours au Mexique, des années plus tard par son neveu Pascal Victor Bergeyre (fils d'Eugène) à la fin du XIXème et au début du XXème siècle.

La source documentaire suivante est une très longue lettre écrite par Eugène à ses parents depuis la ville de Mexico et datée du 1er juillet 1853.

En plus d'être une missive à caractère familial, la lettre mentionnée semble aussi être un fascinant journal de voyage, puisqu’Eugène y raconte les vicissitudes, les joies et les souffrances qu'il endura durant une longue et pénible traversée maritime sur le navire "le Panama". Il y décrit aussi les imprévus et les dangers du difficile trajet en direction de la capitale mexicaine effectué dans une diligence tirée par huit chevaux, depuis le port insalubre et inhospitalier de Veracruz, dont la population était, au moment de son arrivée, dévastée par une épidémie de Cholera morbus.

Cette lettre du 1er juillet 1853 (à peine arrivé dans la ville de Mexico), écrite à l'âge de 24 ans avec des mots tendres et émouvants, est destinée à ses parents et est aussi révélatrice, puisque dans sa partie finale, le texte mentionne : “le mois prochain […] vous saurez amplement quelle sera ma position”

Messieurs Wiart et Cabantous, experts généalogistes français qui ont étudié la famille Bergeyre et qui ont publié cette lettre dans la revue du Cercle Généalogique du Languedoc, précisent dans une note de bas de page que :

“Eugène démarre son activité à Mexico avec pour objectif: amasser un pécule en cinq ou six ans, rembourser les dettes contractées avant son départ et revenir une fois fortune faite”.

Tout porte à croire qu’Eugène est donc parti au Mexique de sa propre initiative sans avoir de proposition préalable d'offre d'emploi.

Tout indique, par conséquent, que notre personnage est venu s'établir pour exercer sa profession de vétérinaire dans une ville et dans un pays où des services de ce genre n'existaient pas. Seulement un mois après son arrivée dans la capitale mexicaine, Eugène fait paraitre une annonce dans l'un des principaux journaux mexicains du XIXème siècle: “El Siglo Diez y Nueve”. Dans l’édition du lundi 1er aout 1853, l’annonce suivante parait dans le quotidien mentionné ci-dessus :


AU PUBLIC

EUGENIO BERGEYRE, médecin vétérinaire de la Faculté de Médecine Vétérinaire de Toulouse (France), membre de la Société d'Agriculture de la Charente, a l'honneur d'annoncer aux personnes qui voudraient bien lui octroyer leur confiance, qu’il vient d'ouvrir un établissement au n°14 de la rue Victoria, où il administrera des traitements et soins pour toutes les maladies dont souffrent les animaux domestiques, comme sont la race chevaline, canine, bovine, etc., etc.. Dans le même établissement, vous trouverez un maréchal-ferrant et les chevaux peuvent y être reçus en pension.












Page du quotidien « El Siglo Diez y Nueve » où est parue l’annonce du Dr Eugene BERGEYRE pour offrir ses services en tant que vétérinaire professionnel, ainsi que des services de maréchal-ferrant et de pension pour chevaux





Cette même publicité est parue à neuf reprises entre le 1er août et le 9 septembre de la même année. Cette annonce revêt en fait une grande importance, puisqu’il s'agit probablement de la première publicité dans laquelle un professionnel de la médecine vétérinaire offre ses services privés aux habitants de la ville de Mexico. De plus, il s'agit sûrement de la première clinique privée pour soigner les maladies des grands animaux, mais aussi des plus petits, comme par exemple les chiens.

Eugène s’est mis sérieusement au travail et rapidement il a dans son écurie plus de 18 chevaux à soigner et un compatriote lui permet d'obtenir un contrat avec la compagnie de diligences.

La chute d’un mythe

Sur la base de l’information précédemment décrite, il est inévitable de devoir renoncer au mythe entretenu avec orgueil depuis tant d’années par tous les vétérinaires mexicains: la légende qui raconte que le président mexicain de l'époque, le Généralissime Antonio López de Santa Anna, avait sollicité le gouvernement français pour avoir un vétérinaire militaire expert et que l'armée française aurait envoyé Eugène Bergeyre, mandaté au Mexique pour prendre soin des chevaux de l'écurie présidentielle ainsi que des coqs de combat du président Santa Anna. C'est un grand regret, mais devant la rigueur de la recherche historiographique et des preuves documentaires étudiées, il est nécessaire de reconnaître que le mythe n’a aucun fondement. Je me souviens de nos professeurs nous racontant cette histoire très romantique qui s’est transmise de bouche à oreille à travers plusieurs générations dans le milieu professionnel vétérinaire de notre pays.

L'épouse du premier ambassadeur plénipotentiaire espagnol au Mexique après la guerre d'indépendance et de la reconnaissance espagnole du Mexique en tant que pays indépendant, Madame Calderón de la Barca, raconte d'une manière exquise en 1838, le penchant qu’avait le Général Santa Anna pour les coqs de combat, à l’occasion de sa visite à l’Hacienda Manga de Clavo à Veracruz, durant son voyage en diligence en direction de la ville de Mexico :

"En attendant, le déjeuner fut annoncé. Madame de Santa Anna m'a conduite à la salle à manger. Calderón a été placé en tête de table, moi à sa droite, Santa Anna en face de Calderón, et son épouse à ma droite. Le déjeuner fut excellent. Il fut constitué d’une multitude de plats espagnols, de viande et de légumes, de poisson, de volaille, de fruits et de sucreries, un café, du vin, etc., le tout servi dans une vaisselle française blanche et or. Après le déjeuner […] nous visitâmes les dépendances et les bureaux, ainsi que le cheval de bataille préféré du général, un vieux coursier blanc, peut-être un philosophe plus sincère que son maître; quelques coqs de combat, élevés avec un soin spécial, puisque les batailles de coqs sont un des divertissements favoris de Santa Anna …."


Le président Santa Anna, la fondation du premier centre d’enseignement vétérinaire en Amérique et le Dr. Bergeyre.

Le président Santa Anna fonda virtuellement "d’un trait de plume" le Collège National Agricole et Vétérinaire au moyen du décret présidentiel numéro 4001 daté du 17 août 1853 au Palais du Gouverneur de la ville de Tacubaya. Cependant, quelques années passeront avant que la dite institution, ses élèves, son équipe enseignante et les cours ne prennent corps physiquement et ne soient opérationnels. Les cours sur l'agriculture débutent en février 1854 et l’enseignement vétérinaire ne commence qu'en janvier 1856, dans l'édifice vétuste de l’ancien couvent dominicain de San Jacinto, situé dans le quartier de Tacuba, à l’ouest de la ville de Mexico.

Dans une liste de Professeurs et Employés de l’année 1857, le Dr. Eugenio Bergeyre apparaît comme titulaire de la chaire de "Mariscalía y Exterior". De la même manière, notre aimé et inoubliable maître Ramirez Valenzuela, éminent bactériologiste et historien de la médecine vétérinaire, cite Bergeyre en ces termes :

"En ce qui concerne l'enseignement de la Médecine Vétérinaire, le Dr. Río de la Loza , n'a pas eu de problèmes, puisque les chaires étaient sous la responsabilité d'un vétérinaire militaire français compétent, le Dr. Eugène Bergeyre, qui résidait au Mexique depuis 1853. Le Dr. Bergeyre avait été titulaire des chaires de Délinéation, Anatomie, Pharmacologie, "Mariscalía et Extérieur", Pathologie, ainsi que de Chirurgie Vétérinaire. Il fut donc par conséquent le premier médecin vétérinaire à avoir enseigné en tant que professeur dans cette école et il a formé scientifiquement et moralement les premières générations de médecins vétérinaires qui ont constitué les fondations de la profession au Mexique ".

M. Flores Troconso, médecin et historien érudit de la médecine au Mexique à la fin du XIXème siècle, écrit dans sa monumentale et très riche thèse :

"En 1851, durant l'administration mémorable du gouvernement du Général Arista, une réflexion fut menée pour la fondation d'une École d'Agriculture mais sans résultat, jusqu'à ce qu'un vétérinaire français de l'École de Toulouse, M. Eugène Bergeyre, arrive au Mexique en 1853. Ayant servi dans l'armée mexicaine et responsable tout spécialement des chevaux du président General Santa Anna, l'utilité de la fondation de cette École est apparue evidente". et


Les relations professionnelles et personnelles du General Antonio Lopez de Santa Anna avec le Dr Eugène Bergeyre.

En ouvrant sa clinique, sa pension pour chevaux et son atelier de maréchal ferrant au n° 14 de la rue Victoria, Eugène Bergeyre a très certainement joui rapidement d'un certain prestige au sein de la bonne société de la capitale et sa renommée est arrivée aux oreilles du président Santa Anna.

Dans ce cas, je présume que Bergeyre a dû être contacté et invité par Santa Anna pour collaborer avec lui afin de s'occuper des chevaux de l'écurie présidentielle.

















De la même manière, nous n'avons pas été capables de trouver un document qui prouve qu'Eugene Bergeyre ait servi dans l'armée mexicaine du temps du Général Santa Anna, ni même de ses successeurs. Cependant, on ne doute pas du fait que Bergeyre se soit occupé de l'écurie présidentielle, puisqu'il était le professionnel adéquat pour le faire, du temps de Santa Anna, et pourquoi pas, aussi durant les années suivantes.

Pour se rendre compte de l'énorme importance que revêt le Dr. Bergeyre, en tant que professeur fondateur et membre de la première génération d'enseignants et du rôle capital qu'il a joué dans la fondation de la première École d'Agriculture et de Médecine Vétérinaire, voici l'extrait d'un texte écrit par les collègues vétérinaires et historiens Cervantès, Roman, López et Uribe :

"Grâce à la conception médicale qui existait de la profession, axée principalement sur les soins aux chevaux, on raconte qu'en 1853 Santa Anna a reçu du vétérinaire Eugène Bergeyre l'idée de fonder la première école vétérinaire au Mexique. Tout semble indiquer que ce médecin français est celui qui a fait remarquer au président la nécessité de fonder une école vétérinaire dans le pays, puisque jusqu'alors, aucune école de ce type n'existait et que la médecine vétérinaire n'était pas considérée comme une discipline scientifique ". et

Dans le dossier de Bergeyre, qui se trouve aux Archives Historiques du Ministère de la Défense, se trouve une liste écrite avec d’élégantes lettres manuscrites et intitulée de la manière suivante : "Documents accompagnant le Diplôme de Vétérinaire".


Quatre documents sont énumérés dans cette liste:

1- "Nomination en tant que Professeur de Médecine Vétérinaire", établi par le Général don Antonio López de Santa Anna". Date non mentionnée. Ce document se trouve égaré.

2- "Nomination en tant que Vétérinaire de l'Armée Française". Il s'agit d'un document de grande valeur dans lequel l'empereur Maximilien fait de Bergeyre le vétérinaire principal de l'armée française.

3- "Nomination en tant que membre de la Commission Scientifique du Mexique". Egaré.

4- "Nomination en tant qu'inspecteur des produits carnés". Egaré


Le vent du changement souffle depuis l'Europe.

Entre 1853 et 1864, notre personnage a très certainement dû partager sa vie professionnelle entre son poste d'enseignant à l'Ecole Nationale d'Agriculture et Médecine Vétérinaire de San Jacinto, son travail au sein de l'armée mexicaine et son activité privée dans la clinique vétérinaire du 14 rue Victoria.

La Révolution d'Ayutla commandée par le chef méridional Juan Álvarez, avait expulsé Santa Anna du pays en 1855 et l'avait poussé à s'exiler en Colombie. Eugène perd là son ami et son mécène. Les gouvernements libéraux d'Ignacio Comonfort et de Benito Juárez ont été vaincus par des ennemis vigoureux, les conservateurs, au cours d'interminables guerres intestines. Les armées et les gouvernements de Félix María Zuloaga, de Miguel Miramón et de Juan Nepomuceno Almonte, s'imposent temporairement entre 1858 et 1864. Les Mexicains et tous les étrangers domiciliés au Mexique, surtout dans la ville de Mexico, doivent apprendre à vivre et à s'adapter à chaque soubresaut de la politique nationale et aux pénuries et vicissitudes liées à la guerre civile. C'est ce que font aussi Eugène et son frère Victor. Onze ans se sont écoulés depuis son arrivée



Le Second Empire.

Maximilien de Habsbourg, Empereur du Mexique.

La défaite de la célèbre armée française commandée par le comte de Lorencez au pied des murailles des forts de Loreto et Guadalupe dans la ville de Puebla en mai 1862, la chute de la capitale mexicaine au mains du corps expéditionnaire français du Maréchal Forey en juin 1863 et la régence impériale de Juan Nepomuceno Almonte servent de prélude à l'accueil qu'offre la ville de Mexico à ses altesses royales l'empereur Maximilien de Habsbourg et l'impératrice Charlotte de Belgique. La comtesse autrichienne Paula von Kolonitz, dame de compagnie de Charlotte, précise que la réception dura trois jours et que cela fut comme une apothéose :

"La suite s'est arrêtée devant la Cathédrale, qui occupe la deuxième partie de la grande place, à droite du Palais. Là un Te Deum a été chanté et ensuite toute la cour a parcouru à pied un chemin couvert de tapis et à l'abri d'une tente en direction de la résidence. Des drapeaux et des milliers de guirlandes de superbes fleurs ornaient l'entrée, dans laquelle se trouvaient les portraits de ses majestés, d'ailleurs assez mal peints. Une foule immense couvrait la grande place, mais l'ordre et la quiétude régnaient partout ; les mexicains et les indiens ne sont ni impatients ni bruyants. Ce peuple a montré beaucoup d'intérêt de joyeuse façon et l'accueil reçu à Mexico fut extrêmement cordial…."

C'est de cette manière apparemment prometteuse que débute la période connue dans l'histoire du Mexique comme étant le "Deuxième Empire". Les mille jours que gouverna le bien intentionné et libéral jeune archiduc de la Maison d'Autriche furent un mandat très complexe, marqué par la tragédie et voué à l'échec et durant lequel Eugène Bergeyre a joué un rôle majeur en tant que militaire et scientifique.

Etant un sujet de l'Empereur Napoléon III, mais aussi un professionnel expérimenté de la médecine vétérinaire et expert dans le maniement des chevaux, il était logique qu'Eugène se mette au service de l'armée de l'envahisseur.


Officier dans l'Armée Impériale française au Mexique

Je n'ai pas pu m'empêcher d'être ému en les tenant entre mes mains. Ce fut comme la sensation de pouvoir toucher l'histoire du doigt. Il s'agit là de deux documents, simples bouts de papier, mais qui ont été manipulés à la fois par l'empereur Maximilien et par le Dr Bergeyre.

Le premier document est une lettre écrite en espagnol par le Dr Eugène Bergeyre, aide vétérinaire de seconde classe dans l'armée française, et adressée à l'inspecteur général du ministère de la guerre du Second Empire. Elle est datée du 23 août 1866 et il y réclame le poste de vétérinaire principal. La réponse, donnée cinq jours plus tard, se trouve dans la partie inférieure du même document. Datée du 28 août de la même année, elle lui attribue en effet le poste de vétérinaire principal dans l'armée impériale française.





Traduction :

Ministère de la guerre. 6ème division. Inspection générale

1866 et 1867
(N° 5.00001)

Section 24

BERGEYRE, Dr Eugenio

Aide vétérinaire de 2ème classe dans l'armée française

-----------------------------------------------------

L'intéressé sollicite l'emploi de vétérinaire principal

23 août

6ème division - Informe

28 août





E. S.

Eugène Bergeyre, professeur de médecine vétérinaire de l'école de Toulouse, comme le prouve le diplôme qui a été remis à cette inspection générale, a servi durant quatorze ans dans l'Armée Française et a été enseignant de cette discipline à l'École d'Agriculture de Mexico, comme son Bureau l'accrédite. Réunissant les conditions légales et en considérant son incorporation au Corps Médical Vétérinaire comme étant d'une grande utilité de par les connaissances qu'il possède dans l'exercice de sa profession, j'ai l'honneur de le proposer à S.E. au poste de vétérinaire principal et si cette proposition est approuvée, qu'elle soit présentée à S. M. l'Empereur.

L'inspecteur Général
François Mellet




Ensuite, le deuxième feuillet, investi de la plus grande valeur documentaire pour la présente étude, contient précisément la nomination du Professeur Eugène Bergeyre au poste de Vétérinaire Principal du Corps de Santé de l'Armée Française que l'Empereur Maximilien signe de sa main le 7 septembre 1866 au château Impérial de Chapultepec.


Traduction :

Nous accordons la nomination du Professeur D. Eugenio Bergeyre au poste de vétérinaire principal du corps de Santé des armées.

Fait à Chapultepec le 7 septembre 1866

Signature manuscrite de l'Empereur Maximilien





















Château impérial de Chapultepec
Ville de Mexico aux alentours de 1866



Membre de la Commission Scientifique Française au Mexique

Voulant rivaliser avec le grand homme corse qui avait envoyé en Égypte, avec l'armée française, une commission scientifique et culturelle afin d'étudier les richesses du pays des pharaons, Napoléon III, neveu de Napoléon Bonaparte, fit la même chose au Mexique. La France avait besoin que son invasion militaire au Mexique fût avalisée par des intellectuels de renom qui rendraient les faits plus acceptables. En même temps, ceux-ci auraient la possibilité de récolter des données à propos du pays, de ses richesses naturelles, minières, agricoles, archéologiques, artistiques, etc… Il s'agissait en effet, d'une invasion impériale mais avec des visées scientifiques et culturelles. Déjà avant l'occupation du Mexique, l'empereur français avait créé, à l'initiative de son ministre de l'Instruction Publique Victor Duruy, la Commission Scientifique, Littéraire et Artistique du Mexique dont le règlement a été édité en 1864. Elle a été fondée à Paris par décret de Napoléon III le 27 février 1864 et a été nommée "Expédition Scientifique du Mexique".

Les lettres de créance et son prestige en tant qu'enseignant et scientifique ont fait que le Dr. Eugène Bergeyre fut invité à faire partie de cette commission formée de 150 spécialistes des plus diverses branches de la science, des arts et de la littérature. Quand les travaux ont commencé dans la ville de Mexico, le 19 avril 1864 à midi, dans le grand salon des actes de l'École des Mines, le Général François Achille Bazaine, en s'adressant à la Sixième Section (de Médecine, Chirurgie et Hygiène) a déclaré :

"Médecins, enseignez les précautions d’hygiène qui permettent de préserver la santé de l'indigène, autant que celle de l'Européen, contre les dangers et les vicissitudes qui la menacent dans des climats exceptionnels, et indiquez les moyens avec lesquels on peut combattre et vaincre les maux qui l'affligent, en unissant vos efforts avec les professeurs de l'art pharmaceutique, découvrez les propriétés bénéfiques des plantes médicinales de l'Anahuac, bien connues des indiens mais encore ignorés des Européens".

















Drapeau du Second Empire Mexicain de Maximilien de Habsbourg



Membre fondateur de l’Académie Nationale de Médecine du Mexique

Une des premières actions de la Commission Scientifique, Littéraire et Artistique française au Mexique, fut de créer l'Académie Nationale de Médecine (ANM) de ce pays. Le groupe était composé de vingt-quatre membres, parmi lesquels dix-neuf étaient médecins, entre autres Manuel Carmona y Valle, José Ignacio Durán, León Condet, Luis Hidalgo y Carpio et Luis Muñoz. Les pharmaciens comptaient quelques Français : Jacob Benoti, Alphonse I. Mercher et le Mexicain Victoriano Montes de Oca, ainsi que deux médecins vétérinaires français : Eugène Bergeyre et Augustin Leguistin.

Leur champ d'étude a été : la Pathologie, l'Hygiène, la Médecine Légale, la Statistique Médicale, la Médecine Vétérinaire, la Matière Médicale, la Pharmacologie, la Physiologie et l'Anthropologie. Le premier bureau directoire était composé de la façon suivante :

Président : Dr. Carlos Alberto Ehrmann, (médecin militaire).
Premier Vice-président : Dr. Julio Clement
Second Vice-président : Dr. Miguel F. Jimenez
Premier Secrétaire : Dr. Carlos Agustín Schultze
Second Secrétaire : Dr. Agustin Andrade
Trésorier : Dr. Rafael Lucio

Le commencement de leurs travaux, le 15 février 1864, a coincidé aussi avec le lancement de la publication de la revue scientifique, la Gazette Médicale du Mexique, en tant qu’organe officiel de l'Académie Nationale de Médecine du Mexique et dont les articles continuent à paraitre encore aujourd’hui . Nous avons seulement été capables de trouver une publication du Dr. Bergeyre dans la dite revue, sur le "Typhus Charbonneux" , ainsi qu’un seul article du Dr. Leguistin sur le "Cowpox".

Eugène intègre l'Académie Nationale de Médecine du Mexique le 30 avril 1864, avec le fauteuil d'honneur numéro 4, au moment où il présente son travail d'admission. A cette époque, le Dr. Bergeyre était domicilié en tant que « Albéitar » (Vétérinaire) au 5 rue Alconedo à Mexico, comme l’atteste l’Annuaire de l'Empire.

Un autre fait intéressant est que Bergeyre a fait partie du jury lors de l'examen professionnel du Dr. José de la Luz Gomez, vétérinaire réputé et scientifique mexicain qui est devenu Professeur Vétérinaire en 1862 à l'École Nationale d'Agriculture et Médecine Vétérinaire de San Jacinto.






















































Dr Eugène Bergeyre
Ville de Mexico, aux environ de 1866











Bergeyre, le Pater Familias

En 1880, après un séjour de 27 ans sur le sol mexicain nous découvrons le personnage fait de chair et de sang. Il nous apparait comme l'homme qui s'apprête à retourner dans sa France bien aimée, mais qui est aussi déchiré par l'amour profond qu’il ressent pour son pays adoptif, son cher Mexique. Comme il le mentionne lui-même, avant son départ il désire s'acquitter religieusement et civilement de ses obligations en tant qu’homme. Avant tout, il épouse en février de l'année mentionnée ci-dessus madame Felipa Soto, la dame mexicaine avec qui il a eu quatre enfants : Eugène Louis, né en 1869, Pascal Victor, né en 1872, Amédée Charles, qui voit le jour en 1873 et Marie Françoise, née en 1876.
Dans une dernière lettre écrite à son frère Prosper, avant de s'embarquer à Veracruz le 15 mars 1880, il l'informe de sa misère et de ses problèmes d'argent au Mexique :

“Je n´emporterais du Mexique qu´une chose, la pauvreté, mais une pauvreté honorable et sans tache. Dieu est témoin que je lutte, depuis trois ans, contre tous les déboires qui attendent les Européens au Mexique. Ces trois ans de vaines espérances, de soucis sans nombre, de dépenses sans fins, m´ont rendu la vie annone, ont réduit mon avoir à rien...”

Les retrouvailles avec son pays basque natal sont tristement de courte durée. Eugène et son frère Pascal meurent à l'automne 1880. Son épouse aimée doña Felipa, décède en 1882. Victor quitte ce monde en 1885 sans descendance. Malheureusement donc, Eugène ne verra pas ses enfants Eugenio et Victor retourner au Mexique en 1886 et 1888. Contrairement à leur père, Eugenio et Victor s’y enracineront et y fonderont une famille. Une vingtaine de ses descendants habitent donc maintenant dans la ville de Mexico ainsi que dans diverses parties du pays, la majorité d'entre eux portant le nom de BERGEYRE.





Une entreprise de sellerie et importation d'articles pour chevaux, cavaliers et voitures à chevaux, détenue par Pascal Victor Bergeyre, fils du Dr. Eugène Bergeyre, située au 4 de la rue de l’Independence à Mexico.
Vers 1890.















































Tombe du Dr Eugène Bergeyre et de son épouse doña Felipa Soto
Cimetière St Léon à Bayonne



REMERCIEMENTS

Je désire remercier tout spécialement le jeune ingénieur Eugenio Felipe Bergeyre y Flores, le descendant direct du Dr. Eugène Bergeyre, qui est né et habite à Mexico. Eugenio a été un acteur fondamental et la clef de voute de ce processus de recherche du passé de son trisaïeul. Grâce à son aide et à la documentation précieuse qu'il ma fournie, j'ai été capable de reconstituer le passé et la vie du premier vétérinaire militaire et civil, qui ait exercé dans notre pays. Ces mois de travail intense ont permis qu'une amitié sincère naquît entre nous.

Je désire aussi remercier M. Daniel Wiard (Langlade), généalogiste français et aussi descendant du Dr Bergeyre, M. Xavier Cabantous, généalogiste de Bayonne et Mme Elena Lucaci-Martinez (Paris), également une descendante du Dr. Bergeyre. Un remerciement spécial à M. Meriadec de Goüyon de Matignon (Paris), car grâce à lui et à la Bibliotèque Nationale de France à Tolbiac j'ai pu arriver à la première trace écrite concernant notre personnage. Un autre remerciement spécial au Dr Carmen Vázquez Mantecon de l'Institut de Recherches Historiques de l'UNAM, qui m'a révélé le premier indice du chemin des recherches de documentation de la saga de l'Aventure Mexicaine d'Eugène Bergeyre.

Pour finir, ma reconnaissance va aux Médecins Vétérinaires, le Lieutenant-Colonel Héctor Segura Medina, le Lieutenant-Colonel Armando García López et le Colonel Josué Navas Cervantes, Chef du Service Vétérinaire de l'Armée Mexicaine, qui m'ont aimablement ouvert les portes des Archives Historiques du Ministère de la Défense.

Je veux egalemente remercier le grand et desinteressé effort fait par madame Elena Lucaci-Martinez, pour la traduction de cet text de l´espagnol au français. Merci bien!

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